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Un autre regard sur les personnes âgées

Parce que la société porte un regard utilitariste sur la personne, la vieillesse est aujourd’hui considérée comme une étape de l’existence stérile et dénuée de sens. Enquête auprès de chrétiens parisiens qui témoignent de la fécondité de cet automne de la vie.

Par Sylvain Sismondi - Article paru dans Paris Notre-Dame

On tue les vieux. C’est le titre d’un ouvrage alarmant publié en octobre chez Fayard. Selon ses auteurs, un grand nombre de personnes âgées mouraient de façon prématurée en France. En cause, certaines formes de discrimination dans les hôpitaux, les problèmes liés à la prise en charge aux urgences, la banalisation des euthanasies, la complaisance de la justice, les maisons de retraite inadaptées… Au fil des pages, ce livre-enquête dénonce avec virulence les dérives d’une société où la vieillesse n’est envisagée qu’en terme de contraintes et de charges.
Face à ce regard utilitariste sur la personne humaine, qui gagne tous les milieux, il est urgent de rappeler le caractère sacré et inviolable de la vie humaine. Comme catholiques, nous avons notamment à réaffirmer l’importance et la fécondité que peut avoir la vieillesse.
Oui, la vieillesse a un sens et vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout. Sans passer sous silence les difficultés et les souffrances liées au grand âge, des chrétiens ont accepté de nous dire ces trésors intérieurs que l’on découvre avec le temps, ces richesses que seuls les aînés peuvent transmettre aux générations plus jeunes.

- Les conditions d’une vieillesse riche.
Les personnes interrogées sont unanimes sur ce point : la vieillesse est une source de richesse soumise à conditions. Pour que cette période de la vie soit bien vécue et féconde, il est nécessaire de faire un pas dans l’acceptation de sa condition d’homme, de créature finie. D’une certaine façon, il faut adopter la vieillesse. « Généralement, les personnes qui ont une certaine sagesse sont pleines d’humilité, confie le P. Georges Berson, 73 ans, aumônier du MCR Paris (Mouvement Chrétien des Retraités). Elles ont accepté de prendre de la distance par rapport à la vie active, et de passer la main aux plus jeunes pour beaucoup de choses. Souvent, elles ont aussi accepté la mort qui vient. Cette humilité leur permet de vivre pleinement la vieillesse et de découvrir des trésors intérieurs insoupçonnés. Mais pour cela, il faut lâcher prise, s’abandonner. » Pour ceux qui, au contraire, s’agrippent au passé ou se centrent sur eux-mêmes, la vieillesse est souvent perçue de façon négative. Tristesse et désespoir sont alors au rendezvous. Au lieu de subir cette saison de la vie, les chrétiens, croyants en la vie éternelle, sont appelés à la vivre pleinement, en témoins du Christ. « Beaucoup de personnes courent après la jeunesse et souffrent de se voir vieillir, constate Chantal Bally, animatrice de l’émission “Ecoute dans la nuit” sur Radio Notre-Dame. Cette intuition est juste car au fond, chaque personne cherche l’homme nouveau, la jeunesse éternelle. Mais paradoxalement, pour trouver l’homme nouveau, il faut accepter la vieillesse. La façon de vivre ce temps de la vie est le résultat de tous les choix faits au cours de l’existence. En même temps, la vieillesse reste une période de conversion. » Retraite, solitude, amoindrissement des capacités physiques, dépendance… Les étapes de cet automne de la vie sont souvent difficiles à accepter. Andrée Duquesne, 78 ans, et Ginette Morandeau, 82 ans, veuves, sont paroissiennes de N.-D. des Otages, 20e. « Personnellement, c’est le veuvage qui m’a fait entrer dans ce que j’appelle la vieillesse, explique Andrée. Mon époux et moi avions fêté nos cinquante ans de mariage. Imaginez… Après sa mort j’ai traversé une période particulièrement difficile où il a fallu commencer une nouvelle vie. Vieillir c’est accepter de vivre, accepter la vie. A chaque rupture, chaque étape de la vieillesse, j’ai pris conscience qu’il y avait en même temps une naissance, quelque chose de nouveau et de riche à vivre. A mon avis, si on l’accepte avec son lot d’épreuves, la vieillesse est source fantastique de richesses pour soi et pour les autres. »

- La sagesse des anciens
C’est un des premiers trésors que citent les personnes interrogées. Même si chacun met une réalité différente derrière ce mot, on peut dire que, pour tous, cette sagesse est le fruit d’une vie. « Avec le temps, je suis plus tolérante avec ceux qui n’ont pas la même opinion que moi, assure Anne de Raucourt, 82 ans, paroissienne de St-Jacques-St-Christophe, 19e. Avec l’expérience, j’ai acquis une ouverture d’esprit qui me permet d’aller vraiment à la rencontre de l’autre. J’ai également plus de recul face aux événements de la vie. » Selon certains propos, la sagesse correspondrait à une pleine acceptation de soi qui permet de mieux comprendre les autres et de les aimer tels qu’ils sont. « Tout en restant ouverte, je n’ai pas peur d’affirmer mes valeurs et mes convictions devant d’autres », explique Marie-Claude Arsène-Henry, une des responsables du MCR Paris, paroissienne de N.-D. de Nazareth, 15e. Même écho chez Andrée Duquesne : « J’ai l’impression d’être beaucoup plus moi-même. Je suis plus sûre de moi et plus ouverte aux autres. Cela me permet d’entrer plus facilement en relation. » Pour les plus jeunes, la sagesse des personnes âgées – et notamment celle de leurs grands-parents – est souvent perçue comme solide, stable. Cette sagesse qui est à la fois écoute et conseil est comme un roc sur lequel ils peuvent s’appuyer, une pierre de fondation pour leur propre existence. « Je me suis longtemps occupé du catéchisme de la paroisse, reprend Anne de Raucourt. Je connais beaucoup de gens du quartier et il arrive souvent que des personnes « Malgré les limitations qui surviennent avec l’âge, je conserve le goût de la vie. Je rends grâce au Seigneur. Il et beau de pouvoir se dépenser jusqu’à la fin pour la cause du royaume de Dieu. » (Jean-Paul II, oct. 1999). Ici, en pèlerin à Lourdes, en août 2004. F. DE WATRIGANT se confient à moi. Parfois, on me demande mon avis. » Bien sûr, la plupart du temps, c’est simplement en regardant vivre les personnes âgées que les plus jeunes s’enrichissent.
Pendant 25 ans, alors qu’ils avaient deux enfants, Françoise Foutrier, 71 ans, et son mari aujourd’hui décédé ont accueilli leur grand-mère et leur grandtante : « Toutes deux avaient une certaine sagesse dans leur façon d’être, se souvient Françoise. Elles étaient également de bon conseil. Comme toutes les personnes qui ont vécu au début du siècle, elles ont connu une vie difficile et lorsqu’elles nous racontaient leurs souvenirs, cela nous aidait à relativiser nos propres difficultés. »

- Les Fruits de la fidélité
Fidélité dans le mariage, fidélité dans la foi, fidélité en amitié… Dans une société dont on dit qu’elle n’a plus de repères, la fidélité des personnes âgées à leurs engagements est comme un phare pour les plus jeunes. « Dans ma famille, mes petits-enfants savent que je ne flanche pas pour un oui ou pour un non, remarque Marie-Claude Arsène-Henry. Pour eux, je représente une certaine sécurité. Ils savent ce que je pense et savent qu’ils peuvent compter sur moi. » Toutes les personnes âgées interrogées se rendent à la paroisse plusieurs fois par semaine. Pour celles qui ne le peuvent pas, c’est la régularité dans la prière personnelle qui est signe de cette fidélité à Dieu. « La fidélité dans la prière me permet de m’ouvrir aux personnes et aux situations, confie Anne de Raucourt. Elle m’aide à vivre la vie. En même temps, beaucoup de personnes de mon immeuble ont repéré que je me rendais fréquemment à la paroisse. Si bien qu’à plusieurs reprises, des voisins que je ne connaissais pas m’ont posé des questions sur la foi ou m’ont demandé des renseignements sur la vie de la paroisse. » En écoutant les personnes âgées, on comprend que la fidélité – vertu entretenue tout au long de la vie – est particulièrement féconde dans cette dernière saison de la vie. Et elle l’est aussi bien pour ceux qui ont été fidèles, que pour leur entourage. Dans son émission de radio, Chantal Bally entend souvent des grandsparents attristés de n’avoir pas su transmettre la foi à leurs enfants et petits enfants. « Cela dit, les petits-enfants sont naturellement attirés par leurs grands-parents, explique-t-elle. Or lorsque les grands-parents sont fidèles à la foi, à la vie de prière, je crois qu’une force de vie se communique de façon souterraine. La fidélité sème dans les profondeurs et donne du fruit en son temps. » Sr Delphine-Marie, 32 ans, est religieuse de l’Adoration réparatrice (39, rue Gay Lussac, 5e) : « Je suis la plus jeune de la communauté. Les autres soeurs ont entre 54 et 93 ans. Quelle que soit leur souffrance physique, elles se rendent fidèlement aux offices et à l’adoration, chaque jour. Et elles ne le font pas par légalisme. Pour elles, ce sont de vrais rendez-vous d’amour avec le Seigneur. Personnellement, la foi des soeurs âgées me porte. Grâce à elles, j’ai compris que notre vocation n’est pas dans le faire mais dans l’être. Et surtout que le coeur s’épanouit dans la fidélité. »

- Un esprit de service
Toutes les personnes interrogées ont un profond souci du service. « Accueil, secrétariat, catéchisme, services en tous genres… Sans les personnes âgées, les paroisses ne fonctionneraient pas, affirme le P. Didier Doreau, curé de N.-D. des Otages, 20e. L’Eglise actuelle repose en grande partie sur leur esprit de service. Or, à mon sens, c’est en soi un témoignage silencieux très important pour les jeunes paroissiens. » Dans les paroisses, les associations, dans les conseils d’administration, dans les familles, à travers la prière, à travers la transmission de la foi aux petitsenfants… les personnes âgées qui ont accepté leur vieillesse se mettent au service des autres. Et les bénéficiaires sont le plus souvent les jeunes générations, même si elles ne rendent pas forcément compte. « Comme beaucoup de personnes âgées, je consacre beaucoup de temps à mes petits-enfants, explique Anne de Raucourt. Je fais en sorte d’être au fait de l’actualité, notamment du cinéma, pour pouvoir en parler avec eux. Il me semble important qu’ils voient leur grandmère continuer à s’intéresser à la vie, à l’environnement dans lequel ils vivent. A mon sens, c’est une des multiples façons de leur rendre service. » « Je tiens l’accueil à la paroisse, reprend Andrée Duquesne. Avec d’autres personnes âgées, je donne également des cours d’alphabétisation, de rattrapage scolaire… Nous aidons ainsi beaucoup de familles en difficulté. Nous mettons également à leur disposition nos réseaux de relation. La principale richesse des personnes âgées, c’est d’avoir du temps pour les autres. Même chez celles qui ne peuvent plus se déplacer, ce temps est souvent mis au service des autres dans la prière. » Pour toutes les personnes âgées interrogées, la transmission de l’histoire aux plus jeunes est un service indispensable qu’eux seuls peuvent assumer. « Ce qui manque le plus aux jeunes d’aujourd’hui et ce que notre génération a encore, c’est l’histoire, confie le P. Georges Berson. Il nous faut absolument la transmettre car elle permet à chacun de mieux se connaître et elle permet d’éviter bien des erreurs. Il est aussi très important de se rendre compte de l’évolution des modes de vie. »

- Le rôle des paroisses auprès des personnes âgées
Les personnes âgées possèdent bien d’autres richesses qu’eux seules peuvent transmettre aux générations les plus jeunes. Malheureusement, en écoutant les personnes âgées, il semble que cette transmission ne soit pas toujours possible. Les raisons invoquées : la mobilité des familles qui éloigne souvent petits-enfants et grands-parents, le cloisonnement des générations dans tous les aspects de la vie sociale, la solitude des personnes restées célibataires, le manque de temps et de lieu pour le dialogue…Aujourd’hui, nos paroisses ont de toute évidence un rôle crucial à jouer. « A N.-D. des Otages (20e), les tranches d’âge entre 25 et 60 ans sont très peu représentées, explique le P. Didier Doreau, curé. C’est pourquoi j’essaie de créer des liens entre les générations. Je fais en sorte que les jeunes aient de la considération pour les personnes plus âgées et se rendent compte qu’elles ont quelque chose à leur apporter. La paroisse, même si elle est constituée de différents groupes est avant tout une communauté, un corps constitué de tous les paroissiens, sans exception. » Face au souci permanent que nous avons de créer des groupes spécifiques en paroisse (retraités, handicapés, jeunes professionnels, etc.), on pourrait parfois, sans même s’en rendre compte, favoriser un cloisonnement des générations qui n’est pas forcément bon. Soyons donc vigilants. Nos paroisses ont les moyens de nouer des liens entre générations. Grâce à elles, les personnes âgées ne sont pas exclues et considérées comme inutiles. Quelle que soit leur condition, elles deviennent au contraire source de vie pour toute la communauté.

❏ Sylvain Sismondi

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