Homélie de Mgr Laurent Ulrich - Ordinations sacerdotales à Notre-Dame
Samedi 27 juin 2026 - Notre-Dame de Paris
– Solennité des Saints Pierre et Paul
- Ac 12, 1-11 ; Ps 33 ; 2 Tm 4, 6-8.17-18 ; Mt 16, 13-19
Nous fêtons en ce jour saint Pierre et saint Paul, réunis dans la liturgie de l’Église depuis des siècles à la mémoire de leur martyre, le témoignage suprême qu’ils ont rendu au Seigneur Jésus, à des dates certainement différentes, mais dans le même Esprit qui leur en a donné la force, non sans la joie du Christ lui-même.
L’Écriture nous parle suffisamment de l’un et de l’autre pour que nous soyons à même de comprendre quelle évolution ils ont suivi, chacun à sa façon : l’un, modeste artisan pêcheur des bords du lac de Galilée, auditeur ému de la parole forte et mystérieuse de ce rabbi itinérant, Jésus de Nazareth, appelé par lui à le suivre et emporté dans une histoire qui le dépasse. L’épreuve de la passion de son maître le fait reculer, l’annonce de sa résurrection le bouscule – on l’aurait été tout autant –, mais sa profession de foi spontanée dans la région de Césarée de Philippe, bien des mois avant tous ces événements, est demeurée pour lui la boussole qui le guide. Ce n’est pas étonnant ! C’est le Père de Jésus et notre Père à tous qui lui a révélé que cet homme qu’il suit est le Christ, le Fils du Dieu vivant. L’homme du peuple devient une colonne de l’Église naissante, de l’Église pour tous les siècles.
L’autre, c’est Paul. C’est un rabbi, un disciple et un maître à son tour, formé aux meilleures écoles. Un propagandiste virulent et un inquisiteur aux méthodes fortes : les déviants, ceux qui n’obéissent pas aux chefs n’ont qu’à être pourchassés et punis. Il sera retourné tout net par la voix du Seigneur qu’il combat pour mettre la même énergie – sans violence, désormais – au service de Celui qu’il aurait voulu réduire au silence. La grande voix de Paul retentit jusqu’à nous, et pour toujours ; elle n’ignore pas les luttes qu’il faut mener contre soi-même d’abord, mais aussi contre ceux qui veulent brider la liberté de Dieu et la liberté de ceux qui lui donnent leur foi.
Pour Pierre comme pour Paul, c’est « l’espérance qui ne déçoit pas puisque que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. » [1] Cela signifie profondément que la Résurrection du Seigneur change tout, les disciples n’ont plus à avoir peur, la force nécessaire pour annoncer l’Évangile n’est pas une question de puissance extérieure, les changements dans l’humanité ne doivent pas s’attendre de la supériorité dominatrice, mais de la Parole de Dieu qui change les cœurs : « vraiment, je me rends compte maintenant que le Seigneur m’a arraché aux mains d’Hérode », résume Pierre après avoir échappé à la prison. Et Paul, presque au terme de sa vie, pressentant la fin, peut dire : « Tous m’ont abandonné. Le Seigneur, lui, m’a assisté. Il m’a rempli de force pour que, par moi, la proclamation de l’Évangile s’accomplisse jusqu’au bout… »
C’est un grand changement que provoque déjà le choix de suivre le Seigneur, et plus encore celui de répondre à son appel pour un ministère spécifique comme celui de prêtre. Ces ordinands qui sont devant nous ont bien des qualités pour remplir le ministère que nous allons leur confier par l’imposition de nos mains : ils ont les aptitudes requises, comme nous l’avons entendu au début de cette célébration. On attend d’eux qu’ils soient bien préparés et aptes à transmettre la Parole de Dieu qu’ils reçoivent d’abord au cœur de leur vie, de façon à en être remplis pour que la bouche déborde de ce qui vient du cœur. On attend d’eux qu’ils soient toujours désireux de faire profiter le plus grand nombre possible de frères et de sœurs, des richesses de la grâce de Dieu. Et notamment des richesses sacramentelles – sachant qu’elles sont des aides sur les chemins de la vie souvent difficile, chemins parfois hésitants, et même ambivalents : le discernement pastoral est une épreuve qui doit être menée avec la plus grande charité, en vue du salut des personnes qui sont confiées à notre ministère. On attend d’eux, enfin, qu’ils soient aptes à conduire le peuple de Dieu, chacun en fonction et au niveau de sa responsabilité. Et comme le dit l’apôtre Pierre dans sa première lettre, qu’ils le fassent « non par contrainte mais de plein gré, selon Dieu ; non par cupidité mais par dévouement ; non pas en commandant en maîtres, mais en devenant les modèles du troupeau. » [2]
Toutes ces aptitudes que l’on a repérées chez eux, au cours de leur formation, on les a aussi développées, encouragées, mises à l’épreuve, je l’atteste après l’avoir vérifié auprès des formateurs. Elles sont forcément assorties d’imperfections, d’insuffisances et peut-être de défauts qui devront encore être corrigés, avec votre aide bienveillante, frères et sœurs. Dans un monde où la critique est devenue impitoyable, c’est une charité bien nécessaire qui doit nous distinguer : que les pasteurs aident les fidèles à grandir dans la confiance dans le Seigneur et dans la fraternité qui en est le signe ; et que les fidèles redoublent des mêmes vertus pour améliorer le service des pasteurs, toujours dans la joie de la foi.
C’est un mouvement, une transformation, une conversion permanente qui est à l’œuvre quand on s’engage résolument au service du Seigneur. Déjà, je veux souligner que ces ordinands qui vont s’abaisser, dans quelques instants, et s’allonger sur le sol en signe de la remise totale de soi à Dieu pour votre service, sont passés par une étape qui les a tous transformés : avant d’entrer au séminaire pour la plupart, et en tout cas au cours des années de formation, ils ont passé du temps auprès des plus précaires de nos sociétés, en France ou à l’étranger. Ils ont vécu dans la proximité des plus pauvres, des sans-domicile, des sans-relation, de personnes handicapées ; ils ont noué des contacts avec eux, créé des amitiés, et découvert que l’Évangile vécu ainsi est source d’une joie profonde.
Ainsi ont-ils été mis devant un réel, le réel de la situation de trop de personnes de notre monde, mais dans ce réel de la possibilité d’annoncer et de vivre l’Évangile du Christ.
Je voudrais encore méditer un instant avec vous, frères et sœurs, sur ce point : j’entends dire, et vous l’entendez aussi, que l’Église est bien silencieuse voire inaudible sur un certain nombre de sujets de société. Certes notre voix est faible, nous ne disposons guère de moyens puissants pour la faire entendre. Nos initiatives ne sont pas faites pour impressionner, mais pour appeler inlassablement au respect de tout homme, quelle que soit sa situation. Tout récemment, c’est un groupe des Églises catholiques des pays du G7 qui vient d’interpeller les chefs d’État réunis à Évian, sur la recherche de la paix, sur le développement des peuples qui est facteur de justice entre eux, sur l’IA au service du bien commun. Cela peut paraître peu de chose, mais dans la logique de l’annonce de l’Évangile, c’est capital, parce que cela ne s’impose pas avec puissance, mais est fait pour parler à un cœur humain qui alimentera notre monde d’autres vertus que celles de la puissance et de la compétition violente.
Nous avons reçu, au début du mois de juin, le cardinal Pizzaballa, Patriarche latin de Jérusalem. Vous ne l’entendez pas souvent, ni très fort. Mais il sait que Jérusalem est un signe prophétique au milieu des nations : mystère d’une ville traversée par les conflits et pourtant descendue du ciel comme un don de Dieu. C’est là qu’il faut écouter le cri des pauvres, de ceux qui souffrent de ces conflits, et aussi le cri de ceux qui ne connaissent pas le Christ. Sans attendre la fin des conflits, il faut œuvrer doucement et patiemment, poser des gestes de paix et des démarches de réconciliation. Et ils existent, ces gestes et ces signes de reconnaissance mutuelle qui annoncent les renouveaux. Ce patriarche est reconnu pour être un acteur de paix au Moyen-Orient, un trait d’union évangélique.
Et puis, nous avons aussi reçu du pape Léon XIV l’étonnante encyclique qui appelle à voir l’humanité magnifique que Dieu prépare en nous. On attendait un message sur l’intelligence artificielle, et nous avons bien mieux : un appel à rester humains à l’ère de l’IA, un appel à ne pas se laisser entraîner par la magie des technologies qui font courir le monde plus vite, mais essoufflent bien des pauvres et des petits, ignorant leur dignité.
Dans ce temps bouleversé, nous voyons l’urgence de la bonne nouvelle de Dieu qui vient à la rencontre de l’humanité. Au milieu des nouveautés technologiques, nous savons qu’existe la force d’une parole humaine, d’une proposition spirituelle qui unifie des vies, la douce puissance de l’amour du Christ. Au cœur des soupçons sur la valeur des engagements, à l’heure des méfiances qui suspectent tout geste de gratuité et de bonté, Seigneur, accueille le don de ces hommes qui répondent généreusement à ton appel !
C’est dans cette cité-là, avec ses rêves de puissance et ses illusions, et sans attendre qu’elle soit déjà transformée, que l’Évangile du Christ apporte la joie dont témoignent déjà ceux que nous venons de choisir pour qu’ils soient prêtres selon le cœur de Dieu. Que ce soit ici à Paris, aux Philippines, en Roumanie ou au Vietnam d’où ils viennent, ou dans les lieux où ils seront envoyés.
Et que notre cœur lui-même en soit transformé !
+ Laurent Ulrich, archevêque de Paris