« La Grâce ne travaille qu’avec le réel »
Paris Notre-Dame du 18 décembre 2025
Comme annoncé dans ses lettres pastorales de janvier et de novembre derniers, Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, a décidé d’engager le diocèse dans une réflexion sur la manière dont l’Église de Paris pourra, dans les dix ans qui viennent, être toujours plus fidèle à sa mission d’annoncer le Christ. Entretien avec Mgr François Gonon, vicaire général, à qui l’archevêque a confié ce projet.
Propos recueillis par Charlotte Reynaud
Paris Notre-Dame – Pouvez-vous revenir, en quelques mots, sur la genèse du projet Prospective Paroisses Paris 2035 ?
Mgr François Gonon – Lorsque Mgr Ulrich devient archevêque de Paris, en 2022, lui-même n’est pas Parisien ; il arrive avec un regard extérieur et l’expérience d’autres diocèses. Il écoute, il observe, il analyse et, très rapidement, lui remontent des questions et des préoccupations en forme de défis : la population parisienne décroît, la sociologie de certains quartiers change profondément, la pratique religieuse s’érode, même si de nombreuses paroisses font preuve d’une belle vitalité et que le nombre de catéchumènes ne cesse de grandir, sans parler de l’influence croissante des réseaux sociaux. Pour prendre le sujet à bras le corps, il décide de lancer le projet Prospective Paroisses Paris 2035 dont il parle pour la première fois au clergé parisien, réuni à Lourdes en novembre 2023. Le nom – abrégé en 3P 2035 – traduit bien l’ambition : il s’agit, en partant du tissu paroissial qui est une richesse pour notre diocèse, de bien comprendre les tendances à l’œuvre – démographiques, sociologiques, ecclésiales – pour nous projeter vers l’avenir afin de déployer une dynamique profondément missionnaire dans les dix ans qui viennent, à laquelle chaque paroisse contribuera.
Il y a en jeu un profond discernement spirituel.
P. N.-D. – Pourquoi avoir choisi cette temporalité à dix ans ?
F. G. – Notre monde est de plus en plus complexe et incertain – guerres, épidémies, bouleversements politiques – il est donc difficile de nous projeter au-delà de dix ans, c’est pourquoi l’horizon 2035 a été retenu pour cette réflexion.
P. N.-D. – Comment s’est lancé le projet ?
F. G. – L’archevêque m’a confié ce projet après le rassemblement de Lourdes. J’ai alors constitué une équipe synodale de douze personnes, hommes et femmes, de différents états de vie – prêtres, diacre, consacrée, laïcs engagés – de profils et de compétences divers et complémentaires. Le mandat que nous a confié l’archevêque était de lui donner, à partir d’une analyse factuelle des tendances à l’oeuvre, des perspectives possibles d’évolution des paroisses et du diocèse pour les dix ans à venir. L’objectif était de proposer des actions visant à renforcer la dynamique missionnaire sur l’ensemble du territoire. Notre diocèse est comme un bateau dans les voiles duquel l’Esprit ne cesse de souffler. Mais encore faut-il bien orienter les voiles pour saisir le vent de l’Esprit et tenir le bon cap. C’est à cela que nous nous sommes attachés : proposer à l’archevêque des pistes de réflexion et d’action pour renforcer notre dynamique missionnaire dans chaque paroisse et dans l’ensemble du diocèse.
P. N.-D. – Comment avez-vous procédé ?
F. G. – L’équipe a débuté ses travaux en mars 2024. Notre feuille de route était claire : écouter les curés de Paris et nous plonger dans toutes les données disponibles, qu’elles soient publiques – démographiques, sociologiques, habitat, transports, enseignement… – ou diocésaines – pratique religieuse, déploiement des prêtres servant à Paris, laïcs contribuant aux paroisses, finances et patrimoine immobilier… – pour bien cerner et évaluer l’impact des tendances à l’œuvre. Nous avons ensuite décliné ces éléments de l’échelon diocésain à l’échelon paroissial afin de pouvoir donner à chaque curé des éléments factuels pertinents pour nourrir sa réflexion ainsi que celle de ses équipes.
P. N.-D. – Quelles sont les grandes tendances ?
F. G. – La démographie est en baisse constante : en dix ans, Paris a perdu près de 150 000 habitants et la tendance s’accélère depuis trois ans. C’est une chute considérable, en particulier pour les familles avec de jeunes enfants qui ont de plus en plus de mal à se loger étant donné le coût élevé de l’immobilier et quittent Paris pour s’installer en banlieue. En revanche le nombre d’étudiants résiste mieux avec une légère croissance. D’autre part, la pratique religieuse a décru de 18 % en dix ans dans notre diocèse (cette baisse est de 30 % dans les autres diocèses français), ce qui masque pourtant des situations contrastées, certaines paroisses connaissant une croissance du nombre de messalisants (pratiquants réguliers).
Nous avons aussi analysé la composition du presbyterium (prêtres servant à Paris). Dans dix ans, où en serons-nous ? En projetant la pyramide des âges jusqu’en 2035, nous anticipons une baisse de 11 % du nombre de prêtres, ce qui veut dire une quarantaine de prêtres dans la force de l’âge en moins. Ces chiffres sont certains, puisqu’il faut huit ans pour former un prêtre. Cela implique que nous apprenions dès maintenant à nous inscrire dans cette perspective. Il s’agit donc de trouver de nouvelles façons de travailler au sein de chaque paroisse, et en coopération avec des paroisses voisines, en nous appuyant sur tous nos talents et charismes, prêtres, diacres, consacrés et laïcs engagés.
P. N.-D. – Au-delà de l’analyse des données, comment avez-vous procédé ?
F. G. – Nous avons rencontré tous les curés de Paris, collectivement et individuellement. L’archevêque les a tout d’abord réunis en avril 2024 pour que nous leur présentions l’objectif et la démarche, afin qu’ils puissent nous faire part de leurs réactions et questionnements. Ensuite, chaque curé a été rencontré individuellement par un membre de l’équipe 3P 2035 pour recueillir ses perspectives.
Puis, entre janvier et mars 2025, nous avons élargi le cercle de réflexion en organisant trois journées territoriales. Dans chacune de ces journées nous avons couvert six à sept arrondissements en réunissant une trentaine à une quarantaine de clercs et de laïcs désignés par les vicaires généraux. L’objectif était triple : prendre acte des tendances à l’oeuvre, poser un premier diagnostic et faire émerger quelques pistes d’action préliminaires sur les paroisses concernées à partir d’éléments factuels réunis sur chaque paroisse et de la connaissance du terrain qu’apportait chaque participant.
Ces trois journées ont été très fructueuses et nous ont permis de remettre un point d’étape à Mgr Ulrich, en juin 2025, avec un premier diagnostic des atouts et fragilités de chaque paroisse et de nombreuses pistes d’action – internes aux paroisses ainsi que de coopérations inter-paroissiales, voire de rapprochement – pour renforcer la dynamique missionnaire sur l’ensemble du territoire du diocèse malgré le contexte d’érosion des ressources humaines et financières.
P. N.-D. – Une fois ce rapport remis à l’archevêque, qu’a-t-il décidé ?
F. G. – Mgr Ulrich a souhaité que les éléments réunis par l’équipe durant la première phase de la mission soient communiqués aux paroisses pour que chacune puisse s’en saisir et se les approprier pour les amender, les corriger ou en ajouter d’autres, afin que chaque paroisse puisse s’exprimer et formuler ses propres propositions.
P. N.-D. – Comment va se dérouler cette seconde phase ?
F. G. – Conscient du temps limité dont disposent les curés et leurs équipes, nous avons développé une méthode, une organisation de projet et des outils pour leur faciliter la tâche. La méthode reprend les principes qui ont porté leur fruit durant la première phase : se placer à l’écoute de l’Esprit Saint, assembler une équipe synodale pour croiser les regards, nourrir le discernement collectif à partir d’éléments factuels et de l’expérience de chacune et chacun. Il a ainsi été suggéré à chaque curé de choisir une ou un référent pour l’assister dans cette démarche et de constituer une équipe paroissiale d’une demi-douzaine de personnes, de profil différents et complémentaires, pour enrichir la réflexion. Chaque vicaire général a nommé une ou un chef de projet qui aidera les référents paroissiaux à déployer la démarche. Les référents paroissiaux seront formés début janvier 2026 et pourront s’appuyer sur un guide méthodologique. À partir de janvier 2026, chaque curé et référent auront accès à un portail numérique dans lequel ils trouveront tous les éléments nécessaires à la conduite de la démarche dans leur paroisse.
P. N.-D. – C’est-à-dire ?
F. G. – Nous suggérons aux curés et aux équipes paroissiales 3P 2035 de se réunir trois fois entre mi-janvier et mi-mars pour, tout d’abord, poser un premier diagnostic sur les atouts et fragilités de leur paroisse, puis faire émerger des pistes d’action et, enfin, finaliser les propositions que le curé transmettra à son vicaire général.
La volonté de notre archevêque est que chacun puisse s’exprimer sans tabou et formuler des propositions d’action pastorale, d’organisation au quotidien, d’évolution de l’articulation des rôles entre prêtres, diacres, consacrés et laïcs, de décloisonnement et de coopération entre les paroisses... Toutes les propositions concourant à l’objectif de renforcer la dynamique missionnaire sur le territoire de notre diocèse pour les dix ans à venir sont les bienvenues.
J’ajoute que nous avons aussi rencontré et que nous continuerons à travailler avec les responsables des missions transversales du diocèse (Enseignement catholique, pastorale de la Santé, Collège des Bernardins, Séminaire, pôle Mission, communautés étrangères, pastorale de la Jeunesse et étudiante…), sans oublier les recteurs de Notre-Dame et du Sacré-Cœur de Montmartre, autant d’acteurs majeurs de la vie du diocèse.
P. N.-D. – Si nous sommes, en quelque sorte, au milieu du gué entre ces deux consultations, est-ce qu’il y a, quand même, des jalons fermes dans cette réflexion ?
F. G. – Il y a des principes structurants, et ils sont très importants. Le premier est de penser dynamique missionnaire, et non pas repli : si les ressources sont moins abondantes, à nous d’imaginer de nouvelles façons d’oeuvrer ensemble pour pallier cette situation. Même si certains chiffres sont préoccupants, d’autres sont très positifs : par exemple, le catéchuménat adulte se développe fortement, tout comme les demandes de confirmation. C’est pour cela, d’ailleurs, que le projet de 3P 2035 s’articule – en termes d’agenda également – avec le concile provincial sur le catéchuménat et le néophytat. Quel est le cap de tout cela ? Le projet 3P 2035 nous aide précisément à nous positionner par rapport aux mutations en cours, afin de devenir une Église missionnaire, « catéchuménale », en capacité d’accueillir et d’accompagner ces recommançants et ces nouveaux convertis, notamment des jeunes, que le Seigneur nous envoie.
Le second est de maintenir le maillage territorial qui est une richesse de notre diocèse. Cela ne veut pas dire que toutes les églises vont rester paroisse canonique, mais elles resteront des lieux d’accueil, de prière, de partage de la Parole de Dieu, de vie fraternelle où la messe continuera à être célébrée. Cela passe par un décloisonnement des paroisses et le développement de nouvelles formes de coopération entre paroisses et entre prêtres, diacres et laïcs.
Il y a quelque chose de profondément enthousiasmant dans cette démarche, si nous acceptons de sortir de nos habitudes et de nos présupposés. L’enjeu est profondément spirituel. La Grâce ne travaille qu’avec le réel. Rassemblons donc nos forces, prions, travaillons ensemble afin d’être toujours plus dynamiques et au service de l’évangélisation.
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Martyrs : Bienheureux, les cœurs purs...
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