« Le but de sa vie, c’était le salut des âmes »

Parmi ces cinquante Français morts en raison de leur foi, dix sont des prêtres (un jésuite et neuf diocésains), dont le P. Jean Batiffol, ordonné à Paris et nommé vicaire à St-Étienne-du-Mont (5e) un an avant la Seconde Guerre mondiale.

Né en 1907 dans le 7e arrondissement, il s’éteint à Mauthausen (Autriche) le 8 mai 1945, alors que l’Allemagne capitule, après cinq ans d’emprisonnement et de souffrances. Prisonnier de guerre en 1940, il devient aumônier clandestin auprès des Français détenus par les nazis avant d’être envoyé en camp de concentration. À l’occasion de sa béatification, le comédien Fitzgerald Berthon s’est immergé durant plus d’un mois dans la vie de cet homme d’Église, reconnu comme brillant par ses pairs, en s’appuyant sur diverses sources. À travers la biographie Jean Batiffol, prêtre du diocèse de Paris, publiée en 1951 par le P. Pierre Fernessole, mais aussi ses écrits, sa correspondance et des documentaires, l’acteur écrit un podcast, produit par le diocèse de Paris, dans lequel il incarne le prêtre martyr.

Le comédien Fitzgerald Berthon, ici au Mémorial des martyrs de la déportation (sur l’île de la Cité), incarne Jean Batiffol dans un podcast produit par le diocèse de Paris.
© Guillaume Decourt

P. N.-D. – Quelle anecdote, quel passage de la vie du P. Jean Batiffol, vous a le plus marqué ?
Fitzgerald Berthon – C’est tout simple, tout bête, mais tellement éloquent… À la fin de sa vie, après quatre ans dans les camps de prisonniers de guerre, il est dénoncé et déporté à Mauthausen, en Autriche. Blessé à cause d’un bombardement américain, il arrive dans ce camp de concentration très affaibli. Malgré cela, il donne plusieurs jours de suite ses parts de nourriture aux camarades qui l’entourent. Et, en faisant cela, il aggrave son état de santé : il est alors dans le sacrifice pur.

P. N.-D. – Pourquoi continue-t-il sa mission d’aumônier clandestin malgré l’ordonnance de Kaltenbrunner, mise en place par les nazis pour lutter contre l’action catholique parmi les travailleurs français envoyés en Allemagne ?
F. B. – Ce qui est très touchant, c’est que Jean Batiffol était un homme très obéissant, sérieux, minutieux, consciencieux. Mais son devoir de ministre de l’Église catholique passe au-dessus de tout. Et dans ce contexte barbare, c’est une évidence pour lui de continuer. Le but de sa vie, c’était le salut des âmes. Adolescent déjà, il avait été interpellé par des hommes qui manquaient de culture, et surtout de culture religieuse… Et là, en Allemagne, il retrouve cette jeunesse désœuvrée et il se dit : « Plus que jamais, je dois leur apporter un soutien spirituel, car ils n’ont plus que ça. »

P. N.-D. – Ressent-il une quelconque peur ?
F. B. – Dans ce que j’ai lu, il n’exprime pas vraiment de peur. Il a des pressentiments, des inquiétudes… Mais ce qui est profondément marquant, c’est que son inquiétude n’est pas de mourir, mais de ne pas réussir à survivre pour aider la France, ses compagnons, à se reconstruire et à revenir à la foi. Son inquiétude ne concerne jamais son propre sort.

P. N.-D. – Quel est son rapport à la mort et à la vie éternelle ?
F. B. – Je suppose qu’il était préparé à cet ultime sacrifice. Beaucoup de témoins disent qu’il était prêt à donner sa vie : il était de l’étoffe des martyrs.

P. N.-D. – Il est donc prêt à mourir en martyr ?
F. B. – Dans les camps de prisonniers en Autriche, il sent que l’étau se resserre. Et quand il est à Mauthausen, il prend des risques énormes car il exerce une activité religieuse interdite, il va dans des blocs dans lesquels il n’a pas le droit d’aller. Il franchit beaucoup de lignes rouges. Il se met aussi en danger physique car il est déjà très faible, et il va fréquenter des gens qui ont des maladies extrêmement contagieuses. Dans les podcasts qui sont rédigés à la première personne, comme dans un journal intime, je lui fais dire, sans le trahir je crois : « Partout où l’on m’appellera, je me rendrai. Quitte à en perdre la vie. »

P. N.-D. – Qu’est-ce qui le fait tenir ? Et où trouve-t-il cette incroyable force qui l’anime ?
F. B. – Il est fidèle à la prière quotidienne. Pour lui, c’est essentiel. Au début de la guerre, quand il est simple soldat, puis officier, il doit s’occuper de faire les courses pour le régiment : il est hyper pris et tout ce qui l’ennuie, c’est parfois le manque de temps pour la prière. Et jusqu’à Mauthausen, on sait, avec le témoignage de ses compagnons qui en sont revenus, qu’ils arrivent à trouver des moments pour prier ensemble. C’était clairement ce qui le tenait en vie.

P. N.-D. – Quels traits de caractère prêtez-vous à Jean Batiffol ?
F. B. – Ce qui m’amuse, c’est qu’enfant, on dit de lui qu’il est un peu nerveux, un peu paresseux, qu’il n’a pas trop le goût du travail. Mais il a réussi à dompter son tempérament pour devenir quelqu’un d’extrêmement travailleur, méticuleux. Il avait aussi une grande persévérance et une grande authenticité. En tant que prêtre, il étonnait beaucoup son auditoire, car lorsqu’il racontait l’histoire de France ou celle de l’Église, il ne faisait pas juste un discours élogieux, il savait faire la part des choses. Il ne prêchait pas pour sa paroisse. Et autre trait important : le courage, bien sûr !

P. N.-D. – Sans cette guerre et ce destin de martyr, quel avenir aurait-il eu au sein de l’Église ?
F. B. – C’était un homme très complet : il avait l’apostolat intellectuel et l’apostolat social. Il s’inscrit vraiment dans le mouvement de la doctrine sociale de l’Église, qui arrive à la fin du XIXe siècle avec Léon XIII. Et, en même temps, par la science et la connaissance, il souhaitait ramener à la vérité du Christ. Il aurait beaucoup brillé dans les milieux intellectuels, car il était très cultivé : il était agrégé d’histoire, son père était lui-même un historien. Il était à la fois très brillant et il aimait parler à des gens très populaires, issus de milieux simples. Il aurait sans doute pu être évêque ou directeur de séminaire. Je pense qu’il aurait été bon pour guider les futurs prêtres et ceux qui se posaient la question de la vocation.

P. N.-D. – D’ailleurs, en quoi son parcours est-il un exemple pour les prêtres d’aujourd’hui ?
F. B. – Avec l’aide de ses supérieurs, il a pressenti qu’il fallait aller au bout de ses études, avant d’entrer au séminaire, alors qu’il avait une envie folle de commencer au plus vite. Et finalement, il est allé au bout de son expérience humaine et intellectuelle, et c’est un exemple pour les prêtres d’aujourd’hui. Un tel parcours permet d’arriver au séminaire un peu plus armé je trouve, avec une expérience de vie et une formation intellectuelle plus poussée. Jean Batiffol a fréquenté les milieux étudiants, il était au contact du monde.

P. N.-D. – Il décède trois jours après l’arrivée des Américains, comme s’il s’était éteint une fois sa mission accomplie…
F. B. – Au moment où il est libéré du camp de concentration, le 5 mai 1945, cela faisait plusieurs jours qu’il était dans un état assez lamentable, avec des diarrhées abominables. Il se vidait, il n’avait plus aucune force, et il avait aussi des abcès aux bras. L’arrivée des Américains permet de lui faire chaque jour des piqûres, pour lui redonner des forces, mais ce n’est pas suffisant. Ce qui est hallucinant, c’est qu’il meurt le jour de la capitulation des Allemands. On peut en effet dire que son destin était lié à celui de la Seconde Guerre mondiale.

Propos recueillis par Guillaume Decourt

- Écouter le podcast “Mort en haine de la foi : l’histoire de Jean Batiffol”.

© Diocèse de Paris
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